équipages dans la tourmente



équipages dans la tourmente

 





27 juin 1939 - premier vol de nuit d’une jeune recrue...





J'expliquai tous ces détails à Desneux en lui recommandant d'être très attentif : surveillance constante pour éviter une collision avec d'autres avions en vol. Tout en s'émerveillant au-dessus des lumières des villes et en essayant de les reconnaître, nous naviguions de la tourelle arrière à la tourelle de cuve. Après 2 h 30 de vol, nous étions sur le chemin de retour à 50 km environ du Mans.


Soudain, la cabine fut illuminée. Des flammes paraissaient sortir du moteur gauche avant le pot d'échappement. Et, aussitôt, « cafouillage » du moteur. Des cris, une conversation animée dans la cabine pilote entre le Commandant Dumas et le Sergent Nadaud. l'Aspirant Dupré, qui naviguait dans la tourelle avant vint vers nous en nous disant « cramponnez-vous, on va atterrir ». Le moteur gauche s'était arrêté ; il n'y avait plus de flammes mais l'avion perdait de la hauteur et se rapprochait du sol. Nadaud coupa soudain le moteur droit. Un grand vacarme de tôle de branches cassées puis, le silence. Accroupis en flexion sur les jambes et cramponnées près de la porte de sortie, les passagers n'avaient rien, à peine quelques contusions. Il nous fallait descendre : à coups de pied, la porte un peu faussée fut ouverte. Desneux descendit ou plutôt dégringola par celle-ci et se mit à hurler. En tombant de 1 m de haut, il avait posé ses mains sur des ronces. Voulant se relever, les épines lui rentraient de plus en plus dans la chair ! Il était 1 heure du matin environ. Nadaud puis le Commandant Dumas descendirent à leur tour. Ils se mirent à discuter sur le déroulement de l'atterrissage et sur les raisons de l'incident du moteur gauche. Nadaud avait coupé les gaz puis fait fonctionner l'extincteur placé dans le moteur à l'aide de sa commande du poste de pilotage dès qu'il avait aperçu les flammes. Avec le Commandant Dumas, il avait décidé de se poser droit devant lui dans une clairière qu'il distinguait à peine dans le noir de la nuit. Cette clairière était bordée d'un bois de jeunes chênes. Après quelques palabres, nous nous mîmes à errer à travers les fourrés à la recherche de secours. Nous trouvâmes enfin une ferme isolée, celle de Monsieur Heurtebize. Le Commandant Dumas et Nadaud tapèrent à la porte assez longtemps sans réponse. Des chiens aboyaient. Enfin, une voix se fit entendre du haut d'une lucarne du grenier : Monsieur Heurtebize, un fusil à la main nous demanda qui nous étions.

«   - Des aviateurs en panne !

-Allons donc ! »

Il ne voulait rien savoir pour ouvrir. Après 10 minutes de parlementations, il consentit enfin à ouvrir. Il s'excusa presque en voyant le Commandant Dumas en casquette ; nous étions tombés entre les communes de Auvers-le-Hamon et Juigné-sur-Sarthe, au nord-est de Sablé sur Sarthe.

Pendant que Nadaud et moi restions chez Monsieur Heurtebize, en attendant les secours, le reste de l'équipage se rendait à Sablé, auprès de la gendarmerie pour alerter la base aérienne.


Après une nuit, nous allions encore rester la journée entière allant de temps en temps à l'avion que gardaient des gendarmes. Beaucoup de curieux, bien sûr ! Pour passer le temps, Monsieur Heurtebize nous fit jouer à la belote ; il s'était mis avec le facteur, j'étais avec Nadaud et nous gagnâmes sans tricher. Monsieur Heurtebize comptait les points : « l'aviation contre l'agriculture ». Il ne faisait que répéter : « ils ont ben d'la chance ces aviateux, ben de la chance !! » C'était, ma foi vrai. Une commission d'enquête commandée par le Capitaine Vieville et un Adjudant mécanicien des Services Techniques arriva dans la soirée. Inspection du moteur, démontage du carburant etc... la mécanique moteur n'étant pas ma partie, je dus me contenter des explications données : le pointeau du carburateur s'étant coincé, excès d'essence qui coule sur le pot d'échappement rougi et qui s'enflamme. Peut-être y avait-il une autre raison : je ne l'ai jamais su. Mais nous étions tous heureux de nous en être tirés à si bon compte...


Charles Eugène

« Avec le jour, la nouvelle de l’accident se répandit peu à peu... Nous nous sommes joints à l’imposante caravane des curieux qui longeaient le bois de Brice et nous avons pu voir le puissant Bloch échoué dans une mer de verdure. Sur une centaine de mètres, les arbustes, voire des arbres déjà solides étaient renversés, arrachés, broyés... Tout au long de cette trouée pratiquée dans un taillis compact, étaient dispersés des morceaux plus ou moins volumineux arrachés au moteur, aux ailes, au fuselage...»

Ouest-Eclair


« Une chance providentielle fit qu’au cours de cette dramatique embardée, le Bloch ne rencontra aucun arbre offrant une résistance sérieuse. Il s’était en effet comme glissé dans une clairière qui tenait moins du bois que du taillis; il parcourut ainsi,, brisant les branchages, perdant une partie de ses ailes, son gouvernail, diverses pièces, une centaine de mètres, et s’arrêta.

L’équipage, dont on pressent l’angoisse était sain et sauf et les mains se tendirent avec reconnaissance vers le pilote qui avait réussi cet atterrissage extraordinaire. A l’aide des moyens du bord, les aviateurs purent maîtriser le feu qui s’était déclaré dans le moteur accidenté. Cela fait ils s’efforcèrent de quérir du secours.

Besogne malaisée à pareille heure. Après avoir vainement appelé devant une ferme, ils finirent par découvrir un voisin complaisant qui accepta de les conduire à Sablé. C’est de là que la base de Tours put être avertie...»

Ouest-Eclair

L’épave disloquée du Bloch 200 n° 81

Sgt pilote Michel Nadaud

S/Lt navigateur Pierre Dupré


 « ils ont ben d'la chance ces aviateux »


        (récit de Charles Eugène à Vincent Lemaire du 30 octobre 1984)

«Pénétrer en pleine nuit à 140 à l’heure dans un bois touffu, à bord d’un avion dont l’un des moteurs est en flammes, alors qu’on effectue son premier vol nocturne, voilà, certes une aventure entre toutes génératrices de fortes émotions...»

(Ouest-Eclair)

L’équipage du Bloch 200 n° 81 lors de la nuit du 27 au 28 juin 1939 :


- Sergent Michel Nadaud, pilote,

  1. -Commandant Bernard Dumas, chef de bord,

- Sous-Lieutenant Pierre Dupré, navigateur,

  1. -Sergent Charles Eugène, mitrailleur,

  2. -Caporal-Chef Jean Desneux, mitrailleur élève,

Un habitacle désormais inhabitable...

Depuis que le groupe 1/31 avait été transformé sur Bloch 200, l'entraînement au vol de nuit se déroulait pour les aviateurs de Parçay-Meslay. Je me souviens des remarques admiratives des civils d'alors.


Dans le cadre de l'instruction des équipages, un « triangle de nuit » avait été inscrit sur le cahier d'ordres :


équipage :


- Pilote Sergent Nadaud de la 1ère escadrille,

- Commandant Dumas, Chef de bord, Commandant du groupe 1/31

- Aspirant Dupré, Observateur

- Caporal-chef Desneux, mitrailleur élève

- Sergent Eugène, mitrailleur.


Mission : navigation entraînement de nuit sur l'itinéraire Tours, Niort, Le Mans, Tours.

Le Caporal Desneux venait d'être affecté à l'escadrille pour compléter son instruction. C'était pour lui son 1er vol de nuit. Au décollage, je lui faisais voir la rampe sur la piste en herbe, avec le triangle d'atterrissage muni d'ampoules électriques rouges et vertes. Pour décoller, l'avion s'approchait de l'entrée de piste où se tenait le starter et « clignotait » son indicatif en morse avec une lampe torche dirigée dans sa direction. Si le starter répétait l'indicatif avec la sienne, l'avion pouvait décoller. Pour atterrir, il fallait survoler le triangle, toujours au rouge en « clignotant ». L'autorisation d'atterrir était donnée par la répétition de l'indicatif avec les ampoules vertes du triangle.

Sgt mitrailleur Charles Eugène

Michel Nadaud et Charles Eugène


«nous étions tous heureux de nous en être tirés à si bon compte..

la flèche rouge figure le parcours d’atterrissage du Bloch 200

le «puissant» Bloch échoué dans une mer de verdure

«Soudain le feu se déclara dans un des moteurs et pris une extension telle qu’un atterrissage rapide s’imposait. Or, l’ombre était épaisse et descendre au sol était une opération bien délicate.

Il n’y avait cependant pas à hésiter. L’avion perdit de la hauteur et se posa dans un champ situé près de la ferme de la Roierie, en Auvers-le-Hamon. Puis il poursuivit sa route, piquant droit sur le bois de Brice, situé à une centaine de mètres.

L’appareil franchit une première haie, un chemin herbu, escalada une seconde haie, défonça une clôture de grillage et s’engouffra avec fracas dans la chênaie.»

Ouest-Eclair


«Le caporal-chef Desneux et le sergent Eugène gardaient l’appareil qu’entourait un public nombreux dont la surprise était aussi grande de constater un accident aussi grave et une issue aussi favorable. Il est en effet prodigieux, répétons-le, que l’équipée du monumental Bloch, faisant 24 mètres d’envergure, se soit terminée sans plus de dommage. Nous nous en félicitons avec tous les témoins accourus aujourd’hui au bois de Brice, et comme eux, nous disons que c’est quasi-miraculeux...»


Ouest-Eclair


C/C mitrailleur Jean Desneux