équipages dans la tourmente



équipages dans la tourmente

 





16 septembre 1938 - vol de nuit


L’équipage du Bloch 200 n° 123 en septembre 1938, de gauche à droite :


- S/C mécanicien Ruaux

- Adjt radio Clabaut,

- S/C pilote Crétenier

  1. -Lt pilote commandant d’avion Moncheaux

  2. -Aspt observateur Pigelet


Sur la photo du bas, entre Clabaut et Moncheaux : l’Adjt mitrailleur André Perrigouard, survivant des deux précédents atterrissages forcés, et absent le 16 septembre  1938.

L’épave disloquée du Bloch 200 n° 123

dans laquelle le S/C Ruaux ne retrouvera pas sa boîte à outils...

Le ministre de l’air cite à l’ordre de l’armée de l’air (ordre n° 50 du 9 décembre 1938) :


« Moncheaux (Jean), lieutenant : au cours d’un vol de nuit sur la campagne, l‘avion  qu’il commandait étant en difficulté à la suite d’une panne de moteur, a accompli, avec le plus grand calme, tout son devoir de commandant d’avion, en donnant l’ordre à deux membres de son équipage d’évacuer l’avion, et en restant aux côtés de son pilote pour essayer de sauver l’appareil


JO n° 300 du 23 décembre 1938 p.14488

Le ministre de l’air cite à l’ordre de l’armée de l’air (ordre n° 50 du 9 décembre 1938) :


« Crétenier (Abel), adjudant : au cours d’un vol de nuit sur la campagne comme premier pilote d’un multimoteur en difficulté par suite de l’arrêt d’un des moteurs, a fait preuve de réelles qualités de pilote et d’un sang froid remarquable au cours des manœuvres exécutées pour tenter de sauver l’appareil qui avait été évacué par le navigateur et le radio.»


JO n° 300 du 23 décembre 1938 p.14488

Aspirant Pierre Pigelet

Lt Jean Moncheaux

S/C Abel Crétenier

Adjudant Clabaut

Opération «portes ouvertes» ...

En pleine crise diplomatique européenne, les équipages de la 31e escadre s’entraînent régulièrement aux vols de nuit, et des missions sont préparées, pour le cas où...


L’équipage du Bloch 200 n° 123, le meilleur avion de la première escadrille du I/31,dont les moteurs ont été rodés le 27 août 1938, s’est d’ailleurs vu désigner Fulda comme objectif potentiel, hors de portée pour un vol aller-retour compte tenu de l’autonomie de l’avion. Il a donc été prévu de se poser, si possible, en Hollande en fin de mission...



Le 16 septembre 1938 à 20h50 l’équipage du Lt Jean Moncheaux, décolle de la Base de Parcay-Meslay pour un vol de nuit d’entraînement.


Soudain, vers 22h, l’incident si fréquent et tant redouté survient : la pompe à huile du moteur droit tombe brutalement en panne, provoquant le grippage instantané de la délicate mécanique du moteur Gnome et Rhône K.14...


Sur l’ordre de Jean Moncheaux le pilote, l’adjudant Crétenier, met immédiatement l’avion en virage circulaire sur l’unique moteur valide pendant que le radio, l’adjudant Clabaut, avertit la Base et se fait confirmer par les stations goniométriques de Tours et de Bordeaux leur position exacte entre Loudun et Montreuil-Bellay.


La décision d’abandonner l’avion est aussitôt prise par le Lieutenant Moncheaux.


L’accident du 16 septembre 1937, dont c’est curieusement l’anniversaire, a en effet déjà démontré les risques d’incendie dans une telle situation et, depuis lors, cinq camarades de la 32e escadre ont apporté à leurs dépens la preuve de la folie d’une tentative d’atterrissage de nuit en campagne sur Bloch 200 avec un seul moteur : ils ont tragiquement péri carbonisés dans l’incendie de leur avion... C’était il y a presque 7 mois, le 25 février 1938   (voir l’article « un Bloch 200 de Châteauroux s’écrase sur une ferme » sur l’excellent site Aéroplane de Touraine de Didier Lecoq).


Riches de ces expériences malheureuses et forts de la certitude qu’ils seront tôt ou tard victimes à leur tour d’une panne de moteur de nuit, les équipages de la 31e avaient convenu lors d’un «arrosage» mensuel que la seule solution raisonnable serait d’évacuer le bord en parachutes.


L’ordre d’évacuation est donc donné sans état d’âme et le jeune réserviste aspirant observateur Pierre Pigelet, ingénieur agronome, saute pendant que l’adjudant Clabaut lance un dernier message de détresse qu’il ponctue par un «Je saute» avant de s’élancer à son tour dans le vide d’une hauteur de 3000 mètres, quelque part entre Doué la Fontaine et Saumur, l’avion étant toujours en virage circulaire.


Pendant que leurs deux camarades sont suspendus sous les corolles salvatrices de leur parachute, Crétenier interpelle Moncheaux :

- « vas-y saute ! 

  1. -non je suis le commandant d’avion, je ne quitterai le bord qu’après toi !»

Comprenant d’un seul échange de regard que toute discussion serait vaine et ferait perdre un temps précieux, Crétenier obéit, ouvre la trappe d’évacuation, se dresse sur son siège, et commence à se hisser sur le fuselage. Mais à peine a-t-il lâché les commandes que l’avion s’engage dans un piqué à la verticale. Crétenier se dépêche de réintégrer son poste et de reprendre les commandes. Il redresse le Bloch 200 et demande à son chef de quitter le bord. Pour toute réponse Moncheaux s’assied à la place de co-pilote, à la droite de Crétenier marquant ainsi son refus définitif de l’abandonner seul à son sort.


Et c’est ainsi qu’à bord de leur «fer à repasser» volant, les deux pilotes décident de tenter d’atteindre le terrain de Terrefort près de Saumur. Mais leurs recherches sont vaines en dépit du lâché d’une fusée éclairante peu efficace, sauf pour se faire apercevoir d’autres avions volant dans le secteur.


En désespoir de cause, et après avoir inutilement tenté de larguer les réservoirs d’essence largables, Moncheaux et Crétenier prennent la décision de se poser droit devant eux, à l’aveuglette, avec leur seul moteur gauche. Crétenier qui a suivi l’année précédente à Istres un stage de PSV (pilotage sans visibilité) s’applique à maintenir aux instruments une vitesse de 140 km/h et un vario négatif de 2 m/s. Au dernier moment le pilote redresse la lente descente et soudain l’avion de 8 tonnes roule normalement dans un pré... du moins jusqu’à ce qu’il fauche de son aile gauche deux peupliers invisibles dans la nuit...


Moteur gauche arraché, aile cisaillée, hélice brisée, l’avion pivote sur sa gauche pour s’écraser avec fracas en sens opposé à sa direction d’atterrissage. Le choc est si violent que la jambe de force du demi train d’atterrissage droit perce le fuselage juste sous le siège de Moncheaux et plie en accordéon le support aluminium dorsal de son parachute Aviorex qu’il a harnaché. à quelques centimètres près et il aurait été embroché !  


Couverts d’huile et d’essence les deux pilotes se détachent de leurs sièges, s’extirpent de l’épave du Bloch 200, et courent à perdre haleine pour fuir l’explosion et l’incendie redoutés... Stoppant à bonne distance un silence assourdissant les enveloppe. Rien ne se passe, leur avion ne flambera pas. Par réflexe professionnel Moncheaux consulte sa montre : il est 22h15. Quelques minutes seulement, longues comme une éternité, se sont écoulées. Les deux pilotes se regardent, n’en reviennent pas de leur propre chance : Crétenier n’a qu’un nez cassé, Moncheaux qu’un bleu. L’état de l’épave leur fait aussi réaliser la chance de leurs camarades : le fuselage est en effet brisé en deux entre le poste radio et la tourelle arrière...


45 minutes plus tard les deux aviateurs rencontrent deux habitants, Messieurs Casey et Chevallier, alertés par le bruit terrible de l’atterrissage forcé. Ce dernier les emmène en voiture jusqu’à la gendarmerie de Saumur où Moncheaux effectue son rapport pendant qu’un médecin, le docteur Caillard, donne les premiers soins à Crétenier, qui sera ensuite soigné à l’infirmerie de l’école de cavalerie.

Vers minuit quinze l’Adjudant Clabaut les rejoint. Découvert près de Villebernier en combinaison de vol et casque de cuir, mais sans ses chaussons dont il s’était débarrassé lors de sa descente en parachute par crainte d’une arrivée dans la Loire, il a été ramené en voiture par M. Landais, d’Allones.


Leur chef d’escadrille, le Lieutenant Hirsch, arrive en voiture depuis Tours et se rend sur le lieu de l’accident, très exactement à 4500 m au Nord-Est de Saumur, sur le territoire de la commune d’Allones (49650), non loin de la maison des Asnières.


Le Bloch 200 n° 123 a fini là sa carrière et ne risque plus d’emmener son équipage au-dessus de l’Allemagne. Les aviateurs frémissent à l’idée que cette mésaventure  due à la défaillance d’une simple pompe à huile, aurait pu survenir en territoire allemand lors d’un conflit...

Après avoir atterri dans un bois entre deux arbres, Pierre Pigelet erre longtemps seul dans cette nuit dénuée de lune, sans que personne ne réponde à ses appels à l’aide. Ce n’est que vers 3 heures du matin que 2 silhouettes à bicyclette lui répondent enfin : 2 gendarmes qui étaient précisément à sa recherche et  circulaient sur la route reliant Montreuil à Saumur, route bien parallèle, à 30 m à peine, du chemin forestier suivi par Pierre Pigelet.


Depuis ce lieu-dit «La Fontaine des Ermites», près de la ferme du Marais les deux gendarmes l’accompagnent aussitôt à Montreuil-Bellay puis à Saumur où l’équipage sera enfin réunit.

Les 4 hommes seront raccompagnés par leur chef d’escadrille avec lequel ils prendront un bon café à la gare de Tours tout en maudissant les K.14 équipant les Bloch 200 et  savourant leur chance de s’en tirer à si bon compte...


Le lendemain matin, convoqué par le Colonel Canonne, Crétenier suivra les conseils de l’officier qui lui ouvrira la porte et laissera stoïquement passer l’orage : «Comment tu as eu un accident cette nuit et je l’apprends par le journal !». L’un des gendarmes avait  en effet transmis le compte-rendu d’accident à un journaliste de la Dépêche du Centre qui en avait fait la une de son édition du 18 septembre 1938...

Aspirant Pierre Pigelet caricaturé par Den